Combler ses rides avec de l'or ?

 

Imaginez un monde où la beauté se trouve dans l’imperfection.  Où loin de refouler les marques et les blessures du temps, celles-ci sont célébrées et polies de soin, d’amour et de poudre d’or. Miyoko est maître artisan de kintsugi, littéralement jointure d’or, art japonais qui consiste à réparer la vaisselle ébréchée, cassée, avec un remplissage de laque et une finition à l’or. Les Japonais portent une grande attention aux objets, souvent considérés comme habités de spiritualité. Vivent en eux un sentiment de remords pour les ressources gaspillées.  En même temps, l’esthétique zen du wabi-sabi, entretient l’idée que la patine du temps rend les choses et les êtres plus beaux. 

Alors qu’en Occident on vise à remettre l'objet dans son état d'origine et à donner l'impression que l'objet réparé n'a jamais été endommagé, le kintsugi met en valeur le destin individuel des objets qui font de nos maisons des lieux vivants, en devenir.

Miyoko ouvre délicatement le paquet arrivé ce matin et découvre une tasse à café en porcelaine blanche, au bord cassé. Elle se penche vers l’objet, l’observe avec respect et douceur, le laisse petit à petit se dévoiler et lui parler de sa propriétaire dont elle ne connaît que le nom. Elle imagine celle-ci au petit matin, le temps du café, le monde lui appartient, elle en capture l'infini en une seule gorgée. Et puis la tasse qui s'échappe et en se brisant rompt ses certitudes, comme si le destin prenait une décision pour elle. Accepter la cassure comme faisant partie de la vie. “II y a une fissure en chaque chose, c'est ainsi que la lumière peut entrer” dit le poète*. 

 

 

L'artisan va travailler à rassembler les morceaux de l'histoire brisée et le propriétaire en écrira ainsi les nouveaux chapitres. L’opération est longue à réaliser, coûteuse, du temps, des matériaux. La finition dorée n'est que décorative. Les pièces sont entièrement réparées avec des couches de laque traditionnelle japonaise urushi, matière naturelle et solide, dont l'histoire remonte à près de dix mille ans. Miyoko porte en elle cet héritage. Comme tous les artisans, elle pense que les œuvres doivent être travaillées en symbiose avec la nature afin de retrouver leur essence profonde. 

 

“Dans le kintsugi”, me confie Momoko Nakamura, conservateur culturel et défenseur de l'art japonais des modes de vie renouvelables, “les lignes et les formes dorées qui émergent des objets réparés sont appelées keshiki, ou paysage. Il s'agit de contempler la vue panoramique qui représente l'histoire unique de l'objet.” Le paysage que constitue le visage de l’être aimé.  La géographie de son corps imparfait qui nous touche, plus que toute perfection parfaitement lisse, parfaitement ferme mais sans esprit aucun… 

Prévenir plutôt que réparer est naturellement l'objectif premier des soins de la peau au Japon. Entretenir, nourrir et protéger sont ainsi au cœur du rituel de beauté japonais, essentiel et délicat, qui accompagne l’acceptation de soi et commence par un bon nettoyage en douceur.

 

*Leonard COHEN, Anthem, CD Album: The Future, CBS/Sony, 1992.