Le bento, savoureuse lettre d'amour

 

Au Japon, la joie impatiente de soulever le couvercle d'un bento* fait-maison, succulent, coloré et vitaminé, est pour certains un rendez-vous quotidien. Pour d'autres, ils doivent se contenter du konbini-bento, le bento semi-industriel de la supérette, dont le couvercle en plastique transparent enlève tout mystère.

L'artisan du premier est la plupart du temps la femme japonaise. Elle se lève aux aurores pour préparer le bento de son jeune enfant, imaginant la lumière claire et joyeuse de ses yeux lorsqu'il découvrira le contenu de cette boîte. Aujourd'hui, elle aura même écrit son nom délicatement avec du ketchup sur l'omelette roulée. Cuisiner, c'est déjà écrire. Elle peut lui dire tant de choses, tant de "je t'aime" qu'elle ne sait dire, par pudeur. 

Mère sacrificielle parfois, elle va tout mettre dans cette boite d’amour : du temps, de la réflexion, des promesses, et s’y perdre quelquefois. Rivaliser d’ingéniosité pour gagner la compétition. La pression est telle de produire toujours plus goûteux, plus créatif, plus nourrissant… que la famille d'à côté. Pourquoi mon bento est-il toujours aussi insipide et sans couleur ? Elle ne pourrait pas accepter cette défaite. Quelle humiliation pour l’écolier japonais qui arrive à la fête de l’école avec un bento peu glorieux et déjeune à côté d’un camarade dont la mère s'est levée à cinq heures du matin pour préparer des ebi-furaï (crevettes panées), disposées à côté du riz, magistrales, sur un lit de chou râpé.

Au Japon se perpétue l’idée que la cuisine à la maison est meilleure pour la santé et souvent les lycéens profitent aussi du bento de maman. Kaori, mère célibataire, doit faire face à la crise d’adolescence de sa fille, qui ne dit pas un mot à la maison. Elle décide de lui écrire ce qu’elle n’ose pas lui dire, par bento interposé. Lorsque la jeune fille ouvre la boite elle y trouve une boulette de riz façonnée en forme de visage furieux et un morceau d’algue savamment découpé en forme d'épithète "Fais ta vaisselle !". Kaori fait du bento quotidien son messager, son arme de combat. La parole directe serait vaine, le bento maintient le lien. Pendant ses trois années de lycée, l’adolescente rebelle finit chacun des repas, sa manière à elle de répondre à l’expression de l’amour maternel. Elle choisit de se taire ainsi. Pour cette raison, la mère a toujours gardé espoir. Plutôt que de se retirer dans ses silences, Kaori cuisine, c’est du concret. Pour le dernier repas elle écrira à sa fille : « Poursuis tes rêves ! », magnifique missive d’amour.

Pour certains le bento se fera boite de Pandore. Le mari ouvre le bento préparé par son épouse et n’y trouve que du riz blanc sans accompagnement, vengeance de la femme délaissée. A la stupeur du mari s’ajoute sa honte devant le parterre des collègues de bureau au regard amusé…

Pour d’autres le bento est une déclaration, celle de la jeune femme amoureuse. Elle concocte tous les weekends des bentos pour son petit ami. Plutôt faire que dire.

Il y a aussi la lettre à soi-même, de la jeune femme célibataire qui travaille et transporte maintenant ce qu'on appelle communément le "my-bento", boîte à lunch personnelle, un repas qu'elle prépare juste pour elle et qu'elle consomme avec un plaisir avide.

Enfin il y a le bento de gare, l’ékiben, trésor national du Japon, constitué de spécialités locales, voyage culinaire qui porte la nostalgie du lieu que l’on vient de quitter. Le goût du terroir rappelle au voyageur le souvenir vibrant de cette silhouette évanescente qu’il ne possèdera jamais… lettre d’une vie inconnue qu’il imagine, attablé dans le train qui l’emporte loin d’elle.

*bento : repas à emporter, présenté dans une boite.