
Il existe au milieu de Tokyo, une forêt au mystère palpable, de ces paysages qui entrent en vous sans crier garde. Des divinités du culte shinto* y ont élu domicile et ont fait de cet endroit un lieu de vénération où est érigé un sanctuaire en leur honneur. Une présence vous saisit au passage du grand torii*, porte d’accès symbolique à ce qui nous dépasse, un espace sacré où le bruit du temps s’estompe.
La première rencontre : les arbres majestueux qui bordent la douce monotonie de l’allée, large et puissante. Une invitation au rêve de s’abandonner au destin, de ne retenir aucun espoir et n’éprouver aucun regret. L’ambition de toute une vie soudain ramenée à pénétrer un beau paysage. « Les beaux paysages n’ayant pas de propriétaires, dit le poète*, chacun peut sans contrainte se consoler en les contemplant. » Puis le sanctuaire, le jinja, construction en bois de style dépouillé, émerge discrètement. Lui, cherche à se fondre dans la nature, pour nous rappeler au mythe des origines selon lequel au départ l’homme faisait monde avec Elle. A l’entrée, une vasque d'où sort un filet d’eau que l’on se verse sur les mains à l’aide d’une longue louche de bambou pour une ablution sommaire. Avant de se rapprocher du divin, se laver des impuretés de la vie quotidienne, des péchés consommés et de ceux à venir…Sur la grande place une procession de mariage traditionnel se meut solennellement, la mariée poudrée de blanc réhaussée de sa coiffe magistrale, la famille engoncée dans des costumes sombres pour l’occasion. Arrêt sur image, on laisse passer le cortège, vision presque irréelle, travelling en parallèle de nos vies. Je suis arrivée à la porte de l’autel, c’est mon tour. Je secoue le lourd pendentif muni de grelots clochettes. Ce rituel est censé éveiller l’attention des dieux. Après avoir lancé quelques pièces de monnaie dans l'aumônier je frappe par deux fois dans mes mains et les joins en prière. Je ferme les yeux et rentre en moi. Mettre tout dans cet instant, sans craindre que personne ne vienne nous déranger. Mon esprit voyage très haut, un souffle d’énergie me traverse et me réveille à l’infini de la vie, là où tout est possible. Faire venir en soi ceux qui comptent, les protéger, les porter. Concrétiser les projets qui nous animent. L’intensité de cet instant a le charme de l’éternel et de l’éphémère à la fois. Il continuera longtemps à m’habiter lorsqu’il me faudra reprendre le chemin.
*shinto Religion première du Japon, polythéisme animiste, ensemble de cultes de type agraire, agricole, de la nature, de la fécondité, destinés à mettre l’homme en harmonie avec le monde dans lequel il se trouve.
*torii Portail installé à l’entrée des sanctuaires shinto, délimite la frontière entre le monde profane et l'espace sacré.
*le poète Il s’agit de Kamo no Chômei, citation tirée de son récit : Notes de ma cabane de moine (1204)