
Au début, c'est le vide qui vous prend. La beauté du vide. Celui qui dans nos sociétés occidentales fait tellement peur qu’on a de cesse de vouloir le meubler, en s’agitant, en consommant, en possédant. Enrayer la peur de rater quelque chose. Au Japon le vide n’est pas néant, il incarne au contraire tous les sens et tous les possibles. Le jardin Zen du temple Ryoan-ji à Kyoto est l’ultime jardin du vide. Il a été conçu selon les principes bouddhistes comme un espace de méditation et d’éveil. Etendue de gravier ratissé, lisse et miroitant qui réapparait intacte chaque matin sous le râteau du moine. Nul arbre. Nulle fleur. Seuls quelques rochers et pierres se mesurent à la profondeur de la vacuité. Le vide libère l'esprit et en cela permet une connexion avec le moi intime, qui fait remonter à la surface la partie la plus profonde de soi. De la même manière, dans la peinture à l'encre japonaise, le paysage est conçu avec des zones brumeuses et des zones claires, des parties riches de détails et d'autres blanches laissées intactes. Le vide du tableau fait allusion à un monde qui existe et invite le spectateur à l’imaginer pour lui-même, stimulant ainsi sa créativité. De même l'écrivain, en laissant parfois au lecteur le choix de décider du destin de ses personnages, l'incite à mieux se connaître et se reconnaître à travers les vies qu'il s'invente. Comme la réalisatrice Sofia Coppola, qui explore les mystères de Tokyo dans son film Lost in Translation, remets au spectateur le loisir de formuler les derniers mots que murmure Bill Murray à Scarlett Johansson.
Au Ryoan-ji vous êtes happé par la sérénité, la tranquillité et le silence du lieu. Au Japon, le silence est une respiration essentielle. Au début de mon voyage au Japon, j'étais souvent impressionnée par le silence que peuvent installer certains interlocuteurs japonais dans le cours d’une conversation. Aujourd'hui je n’y vois aucune gêne ni manque de répartie, simplement un temps nécessaire, d’ajustement à l’autre, une invitation à occuper l’espace ensemble. L’écrivain voyageur Pico Iyer* dit que lorsque l’on va au Japon, plus que la langue japonaise il faut apprendre le silence. Il y a dans le silence quelque chose d’important. Peut-être parce qu’il nous rapproche de l’absolu.
On n’entre pas dans un jardin zen, comme on entrerait dans un jardin français ou anglais. Le visiteur est tenu de le contempler depuis un point de vue désigné. Et c’est le jardin qui entre en nous, tout entier. On se sent aspiré par ce mouvement de graviers, puissant. Immédiatement, on sait que l'on est en présence de quelque chose de très profond et de mystérieux. Il y a 15 rochers dans le jardin du Ryoan-ji à Kyoto, mais on ne peut en voir que 14 à la fois, quel que soit l'angle sous lequel on le regarde. Des éléments cachés en pleine lumière. Dans la culture orientale, le chiffre 15 aurait une connotation de perfection. Le chiffre 14 lui d’imperfection, deux forces opposées qui courent l’une après l’autre dans le cycle de la vie. Spectateurs, nous sommes précipités dans ce hiatus, moment de bascule entre le 15 et le 14, invités à chercher notre équilibre dans le mouvement, à vivre pleinement cette énergie.

Le chemin du retour nous réserve une autre leçon. Le bassin d’ablution et de purification porte ces mots définitifs: “Je n’apprends qu’à être satisfait”, en d’autres termes ce que vous possédez est tout ce dont vous avez besoin. Je ne désire plus rien de matériel après cette visite là…