
Il y a de la magie dans le rituel de beauté du soir. Parce qu’il nous ramène à nous. Ce moment où l’on est là, enfin seul avec soi, à l’écoute de sa voix intérieure. C’est l’heure où le miroir nous raconte et où l’on cherche dans notre regard la sagesse de moins regretter et celle d'aimer encore plus. Je verse l’huile entre mes paumes de main et la fais glisser sur mon visage afin d’effacer peut-être la fébrilité du jour, ces traces de l’énergie qu’il faut déployer pour venir à bout d’une journée. J’ai été parisienne je sais. Ici à Tokyo, la vie quotidienne est plus sereine parce qu’elle est plus disciplinée. Pas d’accroc dans les emplois du temps tout roule pour laisser place aux plaisirs minuscules. L’attention par exemple, qui surgit à tous les coins de rue. La délicate Keiko, du salon de manucure, me raccompagne après le soin et reste sur le seuil de la porte. Elle va me suivre du regard jusqu'à ce que je sois hors de sa vue. Je descends la ruelle, je m’éloigne sans regarder derrière moi, tout en sentant sa présence. Au virage je me retourne et elle me salue courtoisement une dernière fois avant que je disparaisse. C'est le traditionnel omiokuri, « raccompagner du regard », une marque de respect qui prolonge l'expérience, et étire le lien entre les êtres, un geste par ailleurs totalement désintéressé.

Oui ce soir ma peau a quelque chose à me dire. Le bilan d’une journée. Il y a du vécu dans tout ça. De l’amour, des rencontres, des frustrations, des enfants, des repas, des réussites ou des ratés ou bien l’idée que l’on s’en fait. On se promet à soi-même de laisser notre peau nous raconter avec une sincérité absolue tout ce qui s’est passé. On peut aussi la laisser installer quelques zones d’ombre quelquefois, quand cela nous arrange. Toucher sa peau, la masser, être présent à soi-même, être là tout simplement. L’huile emmène la matière, les pigments, les impuretés, tout dans le geste, tout dans la caresse.

Allez étape suivante se défaire des résidus avec la mousse de savon de riz, généreuse, qui m’entoure d’une bulle de volupté et d’un arome gourmand de céréale, un arome familier qui fait du bien. Je me projette dans cette nature japonaise magnifique, indomptée. Et si nous restions immobiles pour une fois, et laissions la nature venir à nous avec son flot d'énergie et d'inspiration. Rester suspendus dans le flux du temps, tout ouverts à l'expérience. Dans ma salle de bains, la Grande Vague de Kanagawa du maitre de l’estampe Hokusai semble prête à balayer de sa puissance les blues de l’âme en suspens. Le Mont Fuji au creux de la vague lui ne flanche pas, immuable Eternel. Je pense doucement. Tranquillise-toi. On peut s’agiter en haut des cimes, mon monde est bien solide.