Sakura Sakura ...

 

Le sakura, ce cerisier extraordinaire qui s’épanouit au printemps japonais, à peine en floraison voit ses pétales tomber au moindre souffle de vent. Ephémère destinée, image d’un monde magnifique mais précaire, il nous ramène à notre propre fragilité. Comment admirer la beauté de la nature sans penser à sa perte irrémédiable ? Il y a peut-être chez nous occidentaux l’idée d’un temps linéaire, inéluctable, auquel nous répondons souvent par une fuite en avant ou bien en nous accrochant au passé. Pour les Japonais, la valeur d’éphémère est au contraire une valeur de rareté. La fleur de cerisier est d’autant plus belle qu’elle est fugace. Puisque nous savons qu’elle est d’avance perdue, alors il n’y a plus rien à perdre. Jouissons de l’instant. 

Et puis la beauté de la nature revient chaque année et son retour peut bien être qualifié d’éternel. Chaque printemps au Japon est une promesse. Il y a la rentrée scolaire, les uniformes flambants neufs, le commencement de l’activité professionnelle des nouveaux diplômés, le renouvellement de la vie. Ici le bouddhisme zen dessine un cercle plutôt qu’une ligne droite. Emporter le goût du présent, croire au renouveau, le sakura, point de rencontre entre l’éphémère et la permanence, bouleverse notre temporalité.

Les Japonais sont sensibles aux moindres oscillements de la terre. Un pays si attaché à la nature sait après tout, que tout change à chaque instant. Les saisons, multiples et multipliées au Japon, s’étirent dans le temps. Elles sont comme des êtres vivants, jamais en rupture, toujours en mouvement et les Japonais aiment à nommer la chose. Hashiri, le début de la saison, savourons le fruit en primeur, quand il libère sa fraîcheur et son énergie crue. Puis l’acmé de la saison sakari. Et enfin nagori, littéralement « le reste des vagues », ce que laisse la vague sur le sable quand elle se retire. Des traces, des cailloux, des souvenirs, des émotions encore vives. C’est le goût du fruit mature qui contient toute la saveur et la profondeur de la saison qui s’en va, déjà une certaine nostalgie de la séparation. Mais nagori, c’est aussi accueillir l’émotion de la nostalgie, comme un pas de côté par rapport à la mélancolie. Apprécier la beauté de chaque âge, accompagner ces temps multiples qui nous sont donnés de vivre, rester un instant immobile avant de prendre congé, comme pour en contenir la sensation…